Récemment, j’ai assisté au Victoria Forum, qui a réuni plus de 800 leaders du secteur philanthropique pour discuter de l’avenir du Canada, de nos communautés, de la réconciliation, des politiques publiques, ainsi que pour définir comment, à titre de leaders, nous pouvons nous attaquer au mieux aux enjeux complexes auxquels nous faisons face. L’atmosphère était empreinte de courage, d’optimisme et d’une volonté d’« agir ».
Mais après l’événement, pendant mon vol de retour, une question importante me trottait en tête : « Avons-nous trop financiarisé la générosité? »
La générosité est l’une des plus anciennes « technologies sociales » de l’humanité.
Bien avant les fondations, les crédits d’impôt pour dons de bienfaisance, les fonds de dotation nommés ou la mesure des retombées, la notion de partage existait déjà. Nous partagions nos denrées alimentaires. Nous nous occupions des enfants des autres. Nous aidions nos voisins à reconstruire leur chez-soi après un cataclysme. Nous prenions soin des malades et des personnes âgées. Nous accueillions chez nous des gens que nous ne connaissions pas. Nous mettions la main à la pâte quand nos communautés avaient besoin de nous.
C’est la générosité qui a rendu la communauté possible.
Et à la base, la générosité n’est pas qu’une transaction financière avant tout. C’est la reconnaissance d’une relation : j’ai quelque chose qui pourrait t’aider, et ton bien‑être me tient à cœur.
Ce « quelque chose », c’est peut-être de l’argent. Mais c’est peut-être aussi du temps, des connaissances, de la nourriture, un terrain, des contacts, de l’influence, de la sollicitude.
Au fil du temps, nous avons toutefois mis en place des institutions comme les fondations communautaires afin d’organiser la générosité. Et ce que ces institutions ont réalisé est remarquable. La philanthropie a permis à la générosité de prendre de l’ampleur, de devenir plus durable, de se sophistiquer. Les fondations communautaires ont pu rassembler des ressources, les investir, les préserver au fil des générations et les déployer de manière ciblée pour résoudre certains des problèmes les plus difficiles de la société.
Mais l’institutionnalisation a aussi métamorphosé la générosité.
De plus en plus, nous avons transformé la générosité en capital financier, puis nous avons commencé à appliquer la logique financière à la manière dont cette générosité était gérée et déployée.
Il en résulte l’une des principales tensions auxquelles fait face le secteur philanthropique aujourd’hui. La préoccupation qui me trottait en tête à la suite de nombreuses conversations au Victoria Forum.
Quand la générosité se transforme en capital
Imaginons le parcours d’un dollar dans le secteur philanthropique. Pour commencer, une personne pose un geste de générosité. Elle donne quelque chose.
Ce don est versé à une fondation et devient un actif. Cet actif est intégré à un portefeuille d’investissement. Le portefeuille est géré selon les principes de diversification, de risque et de rendement. Les placements génèrent des produits financiers. Une partie de ces produits financiers finit par être distribuée sous forme de subventions.
Rien de tout cela n’est problématique en soi.
Ce processus a permis au secteur philanthropique de bâtir des institutions capables de servir les communautés pendant des générations. Mais un changement subtil s’est opéré en cours de route. Le langage de la générosité commence à ressembler à celui de la finance.
On parle de portefeuilles. D’investissements. De rendement. D’effet de levier. De risques. De résultats. De développement. De résultats. De contrôle diligent. On en vient même à parler du « rendement » de la générosité elle-même. Et cela soulève une question délicate :
Arrivons-nous désormais mieux à gérer les actifs financiers créés par la générosité qu’à cultiver la générosité elle-même?
La financiarisation de la philanthropie
La financiarisation, c’est quand les notions, incitations et mesures financières influencent de plus en plus des activités qui étaient auparavant régies par d’autres valeurs sociales.
En philanthropie, la financiarisation, ça ne veut pas simplement dire que les fondations investissent de l’argent. Il faut aussi que l’argent investi soit géré de façon responsable.
Or, lorsque la logique financière devient le prisme dominant par lequel nous interprétons la valeur sociale, cela donne lieu à un enjeu plus profond.
Une fondation peut alors commencer à se demander si une intervention peut être adaptée, si un organisme est suffisamment efficace, si des résultats peuvent être quantifiés, si des fonds philanthropiques peuvent permettre de mobiliser d’autres capitaux, si un problème social peut être transformé en une occasion d’investissement.
Encore une fois, il peut être utile de se poser ces questions. Mais ce ne sont pas les seules qui comptent. Comment mesurer le rendement de l’appartenance? La valeur marchande de la réconciliation? À combien se chiffre la valeur de l’entraide entre voisins? La rentabilité financière d’une communauté où les gens se font mutuellement confiance?
Certaines dimensions de l’épanouissement humain ont une valeur énorme précisément parce qu’aucun prix ne peut représenter adéquatement cette valeur.
L’eau en est un exemple tout simple. J’en ai d’ailleurs parlé au Victoria Forum lors d’une table ronde sur « le prochain horizon de la philanthropie ».
Un verre d’eau du robinet, ça ne coûte presque rien. Mais si on embouteille cette eau dans une bouteille de plastique arborant le nom d’une marque, qu’on la transporte, qu’on la met en marché et qu’on la vend chez un détaillant, son prix peut être multiplié par des centaines, alors qu’il s’agit essentiellement de la même ressource de base.
L’eau n’est pas devenue des centaines de fois plus indispensable à la vie humaine. Ce qui a changé, c’est la capacité de la commercialiser. Cette distinction entre prix et valeur est extrêmement importante en philanthropie.
Parce que les activités philanthropiques se déroulent en grande partie là où la société produit une valeur extraordinaire que les marchés ne peuvent pas pleinement saisir.
Le danger de voir chaque problème comme une occasion d’investissement
L’intérêt croissant suscité par l’investissement à retombées sociales, la finance sociale, le financement mixte, le capital catalyseur et l’investissement axé sur la mission représente une évolution importante du secteur philanthropique.
Oui, il est tout à fait judicieux pour les fondations de se demander si elles pourraient consacrer une plus grande partie de leurs actifs à leur mission plutôt que de séparer leur portefeuille d’investissement de leur portefeuille de subventions. Mais nous devons résister à la tentation de voir chaque problème social comme une simple occasion d’investissement en attente du bon instrument financier. Bien sûr, le logement abordable pourrait favoriser l’investissement. Les infrastructures d’énergie renouvelable pourraient générer un rendement du capital investi. Les entreprises d’économie sociale pourraient rembourser les capitaux patients.
Mais la réconciliation, l’organisation communautaire, la participation démocratique, le sentiment d’appartenance, les arts et la culture, la défense des droits, la prise en charge des personnes vulnérables et le rétablissement des liens de confiance peuvent tous générer une énorme valeur sociale sans que celle-ci soit forcément assortie d’un rendement financier intéressant.
Ça ne veut pas dire que ce sont de mauvais investissements.
Ça veut peut-être plutôt dire que l’idée d’investissement, dans ce contexte, est une métaphore inadéquate.
Par conséquent, la question que le secteur philanthropique devrait se poser n’est pas :
Comment transformer ce problème en occasion d’investissement?
Mais plutôt :
Quel genre de capital permettrait réellement de résoudre ce problème? Parfois, il s’agira d’un investissement au taux du marché. Ou encore de capitaux patients. D’une garantie. De dépenses publiques. D’une subvention sans restriction. Et parfois, ce dont une communauté a vraiment besoin, ce n’est pas du tout de capital financier. C’est plutôt de relations, de leadership, de connaissances, de pouvoir de mobilisation, de bénévoles, d’institutions, ou de confiance.

Des transactions aux relations
Tout cela témoigne d’une autre transformation déjà en cours dans le secteur philanthropique. Dans le monde de la philanthropie institutionnelle traditionnelle, on organise souvent les dons sous forme de transaction.
Une fondation établit ses priorités. Des organismes soumettent des propositions. Les bailleurs de fonds les évaluent. Les organismes dont la proposition est retenue reçoivent de l’argent en échange de la réalisation d’activités ou de résultats précis. Ils soumettent ensuite un rapport pour démontrer qu’ils ont satisfait aux conditions de la transaction.
Il y a d’excellentes raisons de leur demander de rendre des comptes. Mais à la base, la générosité n’était pas un système de conformité. C’était une relation. La philanthropie fondée sur la confiance vise donc bien plus que de simplement raccourcir les demandes de subvention. Elle est axée sur le pouvoir et les relations.
Les financements pluriannuels sans restriction, la réduction des contraintes administratives, la participation communautaire et la reddition de comptes mutuelle reposent sur un postulat différent : les personnes les plus touchées par les défis d’une communauté possèdent des connaissances et une capacité d’action qu’aucun capital ne peut à lui seul permettre d’acquérir. Le projet de la philanthropie fondée sur la confiance décrit explicitement des pratiques visant à rendre plus équitables les relations avec les bailleurs de fonds : financement pluriannuel sans restriction, simplification des formalités administratives, rétroaction, soutien ne se limitant pas à rédiger un chèque… Pour décrire la philanthropie fondée sur la confiance, Fondations communautaires du Canada parle aussi de transfert de pouvoir, d’écoute attentive et de participation plus grande de la communauté à la prise de décision.
Mais la philanthropie fondée sur la confiance n’est peut-être que le point de départ.
La prochaine vague : de la philanthropie à la générosité
La première grande réussite de la philanthropie moderne a été son institutionnalisation. Nous avons créé des fondations capables de transformer la générosité individuelle en institutions durables.
Une deuxième vague a mené à sa professionnalisation. Nous avons développé des stratégies, des théories du changement, des cadres d’évaluation, une gestion professionnelle des investissements et des pratiques sophistiquées d’octroi de subventions.
Ensuite, au cours de la troisième vague, l’attention s’est de plus en plus portée sur les retombées. Nous avons exploré la philanthropie fondée sur la confiance, l’octroi participatif de subventions, les changements systémiques, l’investissement à retombées sociales, le financement mixte, ainsi que de nouvelles façons de partager le pouvoir. Les approches fondées sur la confiance mettent désormais l’accent sur le capital sans restriction, la participation de la communauté et le soutien ne se limitant pas à rédiger un chèque, ce qui montre à quel point le domaine s’éloigne de l’octroi de subventions transactionnelles.
Mais lors de la prochaine vague, il faudra peut-être aller encore plus loin. Plutôt que de nous poser la question : « Comment la philanthropie pourrait‑elle devenir plus efficace? », nous devrons peut‑être nous demander : « Comment la philanthropie peut‑elle nous aider à rendre nos sociétés plus généreuses? »
Ce n’est pas la même question.
Une fondation peut octroyer des subventions avec une efficacité hors pair sans pour autant rendre sa communauté plus généreuse. Elle peut faire croître ses actifs alors même que la confiance sociale décline. Elle peut démontrer des résultats programmatiques mesurables pendant que les institutions civiques s’affaiblissent. Elle peut faire augmenter les dons de bienfaisance alors qu’en parallèle, les gens se sentent de plus en plus isolés les uns des autres.
Si la générosité consiste fondamentalement à reconnaître nos obligations les uns envers les autres, le but ultime de la philanthropie ne peut donc pas simplement consister à déplacer de l’argent. Il faut aussi s’employer à renforcer les relations qui rendent la générosité possible.
Remettre la générosité à l’avant-plan
L’idée n’est pas d’abandonner complètement le côté financier, mais plutôt de lui redonner la place qui lui revient. Parole de comptable professionnel agréé!
La finance devrait être un outil à vocation sociale. Et on ne devrait pas avoir à justifier une vocation sociale selon une logique financière.
Cette distinction mène à ce qu’on pourrait appeler « remettre la générosité à l’avant‑plan ».
Au lieu de comprendre les communautés principalement à l’aune de leurs déficits nécessitant une intervention financière, commençons par reconnaître les nombreuses formes de capital qu’on y trouve déjà.
Le capital financier, c’est important. Mais le capital social aussi. Et le capital civique. Le capital culturel. Les connaissances. Les relations. La confiance. La réciprocité. L’appartenance.
Cela change le rôle des institutions philanthropiques. Plutôt que d’être principalement responsables de la gestion et de la distribution du capital philanthropique, elles deviennent des gardiennes du capital communautaire. Une possibilité qui entraîne son lot de retombées pour les fondations communautaires.
La fondation communautaire de demain
Les fondations communautaires possèdent des ressources qui deviennent de plus en plus précieuses à une époque où les changements se multiplient à un rythme effréné : un endroit, des relations et du temps. Le fonctionnement des gouvernements suit des cycles de pouvoir et d’élection. Le fonctionnement des entreprises suit les réalités du marché. Le fonctionnement des organismes de bienfaisance s’articule souvent autour de missions particulières. Les fondations communautaires, elles, s’organisent autour d’un endroit. Et c’est à cet endroit que tous ces systèmes finissent par se recouper.
Le logement et la santé sont des enjeux qui se recoupent. Tout comme l’immigration et l’appartenance. Le développement économique et l’éducation. Les changements climatiques et les infrastructures. Les inégalités et la cohésion sociale. Aucun de ces enjeux n’est propre à une seule institution.
Par conséquent, la fondation communautaire de demain pourrait s’éloigner du modèle de bailleur de fonds traditionnel et ressembler davantage à une infrastructure communautaire.
Elle pourrait réunir des institutions qui travaillent rarement ensemble.
Elle pourrait fournir des données aux communautés.
Elle pourrait mobiliser des investissements privés.
Elle pourrait garantir un prêt.
Elle pourrait soutenir une entreprise d’économie sociale.
Elle pourrait fournir un financement sans restriction à une institution civique en difficulté.
Elle pourrait aider les résidents à prendre des décisions concernant les ressources communautaires.
Elle pourrait contribuer à la préservation des terres ou d’autres biens communautaires.
Et parfois, elle pourrait tout simplement réunir les conditions nécessaires pour que des personnes profondément en désaccord les unes avec les autres puissent s’asseoir ensemble et imaginer leur avenir commun.
Le dénominateur commun ici, ce n’est pas l’instrument financier.
C’est l’objectif communautaire.

De la préservation des dotations à la régénération de la générosité
Tout cela nous amène à la question peut-être la plus difficile en ce qui concerne les dotations philanthropiques. Que cherchons-nous à préserver, exactement? Historiquement, la réponse était « les actifs financiers ». Préserver les fonds de dotation afin que les générations de demain puissent profiter de la générosité d’hier. Voilà une idée qui semble pleine de bon sens… ou l’est-elle vraiment?
La préservation du capital financier doit être liée à l’état de la communauté que ce capital a été créé pour servir. Il serait donc plus judicieux de viser sa régénération. La générosité d’aujourd’hui peut-elle susciter celle de demain? Le capital philanthropique peut-il renforcer les institutions qui permettent aux communautés de résoudre elles‑mêmes leurs problèmes? Une subvention peut-elle créer des relations qui se poursuivent après la fin de la subvention? Un investissement peut-il favoriser l’implication d’une communauté? La philanthropie peut-elle faire sentir aux gens qu’ils ont à la fois la capacité et la responsabilité de s’entraider?
L’objectif devient alors bien plus grand qu’un perpétuel capital financier : une perpétuelle capacité communautaire à faire preuve de générosité.
La générosité comme infrastructure civique
C’est peut-être là le prochain horizon de la philanthropie. Pas simplement une augmentation des dons, des investissements plus judicieux, de plus grandes fondations, ni même des octrois de subventions plus efficaces. Le prochain horizon pourrait consister à réunir à nouveau les conditions idéales pour favoriser la générosité : la confiance, la réciprocité, les relations, l’autonomie, le sentiment d’appartenance, la notion d’obligation mutuelle.
Il ne s’agit pas là de concepts abstraits qui existent en marge de la vie économique. Ils font partie de l’infrastructure invisible qui assure le bon fonctionnement des communautés et des démocraties. Les marchés sont des mécanismes d’échange d’une extraordinaire puissance. Les gouvernements sont des mécanismes indispensables pour favoriser l’action collective. Mais aucun des deux ne peut entièrement remplacer la volonté humaine de dire :
Ton bien-être me tient à cœur, même si rien ne m’y oblige.
C’est ça, la générosité. Et en fin de compte, c’est peut-être pour la protéger que la philanthropie existe.
Depuis plus d’un siècle, la philanthropie institutionnelle gère des actifs financiers créés par la générosité d’une façon qui est devenue incroyablement sophistiquée. Le défi du prochain siècle sera peut-être de parvenir à cultiver la générosité elle-même de manière tout aussi sophistiquée.
Si nous y arrivons, la fondation communautaire de demain ne sera pas jugée principalement en fonction de la taille de son fonds de dotation ni même du montant des subventions qu’elle octroie chaque année. La question que nous nous poserons sera bien plus exigeante :
Est-ce que notre existence aide cette communauté à mieux prendre soin d’elle-même et des autres?
Ce sera peut-être ça, la prochaine vague de philanthropie. Non pas la financiarisation de la générosité.
Mais sa régénération.