Cet article a été écrit par Kat Cadungog, lauréate de la bourse en narration transformationnelle de FCC. Le programme de bourse en narration transformationnelle est soutenu par Canada Vie.

Dans les campagnes et les rapports des organismes philanthropiques, on voit souvent des photos de jeunes au sourire éclatant. Mais lorsque les jeunes souhaitent s’impliquer au-delà d’un simple exercice de communication, ils se heurtent souvent à une certaine résistance. Très vite, on leur dit : « Oui, les jeunes sont l’avenir… mais pas de cette façon-là. »

Les jeunes perçoivent le monde différemment, puisqu’ils en héritent. Ce sont eux qui ont le plus à perdre et à gagner en ce qui concerne le fonctionnement des systèmes actuels. Ils bâtissent la route alors même qu’ils la parcourent, et sont jugés sur leur potentiel plutôt que sur leurs réalisations. Ils doivent constamment composer avec les dynamiques de pouvoir et les hiérarchies générationnelles. On leur parle de haut, on leur demande de voter et de travailler, mais on leur fait rarement une place comme leaders.

De 2021 à 2025, j’ai contribué à plus de 200 projets menés par des jeunes dans plusieurs communautés, écoles et organisations, et j’ai eu le privilège de découvrir des initiatives radicales et percutantes. Je comprends que toutes les idées ne sont pas nécessairement bonnes, mais ce qui me frustre, c’est que les bonnes idées des jeunes âgés de 18 à 30 ans sont rarement soutenues, et lorsqu’elles le sont, c’est avec des moyens insuffisants.

Dans un sens, c’est compréhensible. Les projets menés par des jeunes rencontrent les mêmes difficultés que toutes les nouvelles organisations en croissance, comme l’adoption de bonnes pratiques de gouvernance et l’établissement de mécanismes de gestion de projet. Ce qui est unique aux projets menés par des jeunes, c’est qu’ils font face à plusieurs autres obstacles qui sont pratiquement impossibles à surmonter dans le milieu philanthropique. Même si un organisme dirigé par des jeunes parvient à percer dans le milieu très fermé de la philanthropie, il se retrouve souvent dans un volet de financement distinct, avec des subventions et des attentes limitées.

Le milieu philanthropique semble souvent penser que les jeunes sont « moins chers » et prêts à en faire plus pour moins, puisqu’ils sont passionnés. Cela dévalorise leur leadership et renforce un message néfaste : même si vous avez une excellente idée, les ressources à votre disposition seront toujours moindres simplement en raison de votre âge. Il existe une culture de financement qui confond l’énergie de la jeunesse avec une volonté d’être exploité au nom de l’impact communautaire. Dans un sens, on célèbre le martyre financier chez les jeunes, en applaudissant ceux qui vivent avec un budget très serré, qui travaillent toute la nuit et effectuent des tâches non rémunérées au nom de la « passion », au lieu de dénoncer les problèmes systémiques qui découlent de stéréotypes.

Pour aggraver le problème, les organisations dirigées par des jeunes ont rarement les ressources nécessaires pour préparer des demandes de financement classiques, adaptées aux attentes des bailleurs de fonds. Ce n’est pas seulement une question d’expérience, mais aussi de ressources. Souvent, les organisations bien établies ont des équipes spécialisées dans la rédaction de demandes de subventions, les communications et la collecte de fonds, qui peuvent traduire leurs idées en un message convaincant, adapté au jargon des bailleurs de fonds. Les groupes dirigés par des jeunes n’ont pas ce luxe. Leurs demandes peuvent être imparfaites ou rédigées de manière peu conventionnelle, mais cela n’enlève rien à la force de leurs idées. Le modèle philanthropique actuel fait que ces demandes sont souvent mal comprises ou sous-estimées, puisque les comités d’octroi de subventions manquent parfois de contexte pour saisir toute la force et la pertinence des idées des jeunes.

Cette culture se reflète dans la façon dont on organise les décisions d’octroi de subventions. Les jeunes sont souvent relégués dans des « comités consultatifs de jeunes » pour « donner leur avis », au lieu de siéger aux comités de gouvernance ou d’octroi de subventions, où les vraies décisions sont prises. Toutefois, s’ils ne comptent pas de jeunes dans leurs rangs, ces comités ne peuvent pas vraiment bien évaluer les idées des jeunes. En effet, les jeunes voient au-delà des états financiers vérifiés et des rapports d’impact rédigés à la perfection, et savent plutôt reconnaître les projets concrets, qui peuvent apporter un vrai changement sur le terrain. En siégeant aux comités d’octroi de subventions, les jeunes apportent une perspective différente lors de l’évaluation des projets. Au lieu de se concentrer uniquement sur le vernis d’une demande, les jeunes évaluateurs amènent les bailleurs de fonds à valoriser les projets fondés sur des liens de confiance avec la communauté et une compréhension concrète des enjeux sur le terrain. Les perspectives des jeunes sont essentielles pour élaborer une stratégie de subvention éclairée, qui favorise un avenir prospère.

Ce n’est pas une utopie, j’ai moi-même vu cette approche fonctionner. Lorsque j’ai travaillé avec le FES, j’ai eu l’honneur de concrétiser cette vision avec une équipe entièrement composée de jeunes de moins de 30 ans. Nous avons supervisé des demandes de subventions totalisant 7 millions de dollars et soutenu des projets qui ont touché 130 000 personnes. Une subvention d’à peine 500 dollars du FES a permis à un jeune leader de mobiliser 600 personnes dans sa communauté. Les jeunes étaient aux commandes de tous les projets soutenus, qu’on pense aux 100 millions de dollars investis dans les infrastructures cyclables en Alberta, aux 40 récoltes urbaines réalisées par 100 bénévoles au Québec ou aux milliers de personnes qui ont pris la rue pour réclamer la justice climatique à Terre-Neuve. Les jeunes étaient les bailleurs de fonds, les signataires des contrats et les gestionnaires de chaque dollar. C’est ce qui devient possible lorsque l’on fait confiance aux jeunes non seulement pour travailler sur des projets, mais aussi pour prendre des décisions.

Nous savons tous qu’on ne peut pas toujours faire la même chose et s’attendre à un changement. Lorsque des idées nouvelles sont proposées par de jeunes leaders, les bailleurs de fonds se retranchent trop souvent derrière leur aversion au risque. Mais si un jeune parvient jusqu’à votre porte, c’est déjà extraordinaire en soi. Il ou elle a réussi à faire son chemin dans des réseaux fermés, fondés sur les privilèges et les relations. Le vrai risque, ce n’est pas de financer les idées novatrices des jeunes, mais de leur fermer la porte au nez.

L’avenir de la philanthropie sera écrit par ceux qui auront le courage de partager leur pouvoir. Faisons participer les jeunes en tant que décideurs, et non comme simples figurants. Ensemble, finançons l’avenir, et non le familier.