Par Emel Tabaku

L’action climatique philanthropique est entrée dans ma vie durant une conversation avec Erika Miller, une des leaders du mouvement #PhilanthropyForClimate de WINGS (en anglais). Elle me parlait d’une petite fondation qui, dans un premier temps, voyait mal le lien entre son travail en éducation et l’action climatique, avant de le reconnaître et d’intégrer des considérations climatiques dans ses programmes éducatifs. À lui seul, cet exemple illustre la complexité et les diverses facettes de la tâche qui consiste à aborder le dérèglement climatique par le biais de la philanthropie.

Contrairement à d’autres sujets, le dérèglement climatique représente un défi transversal ayant des effets sur toutes les priorités philanthropiques, de la santé à l’éducation en passant par le développement économique et la justice sociale. Depuis la pandémie, l’intégration de l’action climatique dans les missions philanthropiques est devenue de plus en plus urgente considérant la fréquence et la gravité des événements météorologiques extrêmes et des bouleversements attribuables au climat. Ce constat a mené à la création du mouvement #PhilanthropiePourLeClimat, une initiative mondiale menée par des fondations investies pour l’action climatique urgente, quelles que soient leurs région géographique, taille ou mission. 

Le mouvement #PhilanthropiePourLeClimat représente un élément phare de la transformation dont le secteur philanthropique a tant besoin. Le regard tourné vers l’avenir, Erika définit le succès du mouvement par un changement au bout duquel « la philanthropie climatique serait profondément ancrée dans toutes les activités, et toutes les fondations partout au monde joueraient un rôle déterminant. »

Les engagements

L’engagement philanthropique international contre le dérèglement climatique (International Philanthropy Commitment on Climate Change) appelle les fondations et autres bailleurs de fonds à prendre des mesures contre le dérèglement climatique. Leurs efforts se concentrent alors sur sept piliers : l’éducation et l’apprentissage, l’affectation de ressources, l’intégration, les fonds de dotation et actifs, les activités, l’influence et la défense des intérêts, et la transparence. Ces grandes lignes illustrent que l’urgence climatique requiert plus que la simple distribution de fonds qui, bien que nécessaire, ne permet pas de concrétiser l’approche holistique dont nous avons besoin pour poser des gestes transformateurs. L’engagement international favorise un changement systémique et à long terme en actionnant différents leviers, p. ex. l’utilisation de fonds de dotation et d’actifs pour rediriger les investissements dans les combustibles fossiles vers des solutions durables. De plus, il aborde la positionnalité et les dynamiques du pouvoir dans les organisations philanthropiques pour faire en sorte que la philanthropie fasse partie de la solution, au lieu de contribuer au problème. Enfin, il insiste sur l’importance de partager l’espace avec les communautés sur la « ligne de front », soit les plus touchées par le dérèglement climatique, et d’éduquer les équipes et conseils d’administration des fondations sur l’intersection entre le climat et le financement. Une meilleure compréhension de ces liens permet aux fondations d’intégrer des considérations climatiques dans tous les aspects de leur travail, de la gouvernance à l’octroi de fonds.

Proposé par WINGS et Philea en 2021, l’engagement international a depuis inspiré la création d’engagements régionaux, notamment l’engagement de la philanthropie canadienne sur le dérèglement climatique. L’initiative canadienne est le fruit d’efforts conjoints de Fondations philanthropiques Canada, Financeurs en environnement au Canada, Le Cercle et Fondations communautaires du Canada.

La transition vers un monde socialement juste et écologiquement durable est à la fois une opportunité et un impératif. Elle nous pousse à investir dans l’édification d’économies locales, inclusives et en santé qui génèrent des richesses communautaires sur le long terme, sont renouvelables et durables et améliorent fondamentalement la vie d’un grand nombre de personnes.

Appel à l’action canadien

L’engagement canadien vise à inscrire les efforts philanthropiques nationaux dans les objectifs climatiques mondiaux. En ce faisant, il encourage les fondations canadiennes à intégrer l’action climatique à leur mission principale et à reconnaître que le dérèglement climatique n’est pas seulement une question de gérance environnementale, mais aussi de justice sociale, d’équité économique et de préservation culturelle. 

À mesure que plus de fondations souscrivent à l’engagement et font du climat un élément intégrant de leur mission, le secteur peut accroître de manière significative sa contribution à la résilience climatique, à l’avancement du développement durable et à la correction d’inégalités systémiques. Cela dit, un défi demeure, soit d’intégrer une vision climatique holistique. En entend par là une vision qui va au-delà de l’action environnementale traditionnelle et inclut les dimensions sociales, économiques et culturelles de la durabilité, souvent négligées. 

Les défis

Selon Erika, les petites fondations travaillent souvent avec des capacités restreintes et peinent à allouer des ressources à des initiatives climatiques sans négliger d’autres priorités. L’absence d’un narratif cohérent et captivant autour des changements climatiques complique davantage cette tâche, car elle crée une déconnexion entre la mission des fondations et la mission climatique globale. Ces organisations ont besoin d’histoires proches de leur vécu et faciles à raconter, qui lient leur travail à l’action climatique. Sans quoi elles ont du mal à comprendre comment leurs efforts s’inscrivent dans un contexte beaucoup plus large, à reconnaître l’effet potentiel de leurs efforts et à croire en leur capacité à contribuer de manière significative aux solutions climatiques.

La création de récits autour du climat permettrait à toutes les parties prenantes, quel que soit leur champ d’activités, de comprendre le rapport entre leur travail et les questions climatiques. Une trame narrative cohérente mettrait en lumière ces liens, mais en plus, donnerait aux organisations les moyens de prendre des mesures concrètes afin d’intégrer des considérations climatiques dans leurs missions. Aux dires d’Erika, « vous pouvez financer des mesures pour le climat et faire des contributions importantes à la protection du climat sans être un financeur climatique ». En encourageant la participation de différentes fondations de la sorte, on encouragerait aussi une plus grande participation aux conversations sur les questions climatiques.

Qui plus est, les fondations demeurent souvent fidèles à des champs d’action traditionnels centrés sur des priorités établies, p. ex. la santé, l’éducation ou le développement économique. D’où l’importance d’insister sur la cohérence sectorielle et le changement systémique afin de parvenir à une réelle philanthropie climatique. Dans ce contexte, « cohérence sectorielle » signifie que les fondations doivent procéder à un ajustement de leurs domaines prioritaires existants afin d’intégrer des considérations climatiques à tous les aspects de leur travail philanthropique. Par le fait même, elles reconnaîtraient que le dérèglement climatique touche et affecte tous les domaines. Ainsi, une fondation depuis toujours investie dans les initiatives de santé pourrait commencer à tenir compte des effets du dérèglement climatique sur la santé publique, notamment avec l’augmentation des maladies respiratoires dues à la pollution atmosphérique ou aux vagues de chaleur. L’ajustement de leur travail en fonction d’objectifs climatiques aiderait à assurer la pertinence de leurs contributions, ainsi que leur efficacité dans un contexte de défis environnementaux plus large.

Entretemps, la philanthropie pour un changement systémique implique la transformation des façons de faire des fondations. Ces dernières sont appelées à délaisser les objectifs à court terme et par projet afin de s’intéresser aux causes profondes des problèmes climatiques, par le biais de changements systémiques. À titre d’exemple, l’idée du changement systémique appliquée au financement de projets de plantation d’arbres pourrait inclure la promotion de politiques visant à réduire la déforestation ou l’investissement dans des pratiques de gestion des terres durables qui abordent les facteurs sous-jacents de la dégradation environnementale.

Le mouvement #PhilanthropiePourLeCLimat, fort de ses sept piliers d’engagement, offre une approche structurée aux fondations qui souhaitent évaluer et bonifier leurs pratiques philanthropiques sous un angle climatique. À cet égard, l’engagement international peut servir de point de départ et de feuille de route en offrant des idées et des mesures à prendre appliquées à chacun des sept piliers. Pour sa part, l’engagement canadien propose une approche concrète, y compris un guide de mise en œuvre et des profils à succès pour différentes organisations, mis en lumière dans le Rapport de la première année.

Ces ressources avancent diverses possibilités de mise en œuvre à des rythmes différents afin de tenir compte de l’état d’avancement des fondations et bailleurs de fonds, p. ex. :

  • Mettre en œuvre la démarche (Phase 1) en « Éducation » en s’assurant que le personnel connaît l’histoire du Canada et de la colonisation, et ses nombreux liens avec la crise climatique actuelle.
  • Poursuivre sur votre lancée (Phase 2) en « Allocation de ressources » en se demandant comment des ajustements apportés à leurs processus d’octroi de subventions (présentation des demandes, prise de décision, rapports) peuvent amener un changement dans l’allocation des ressources et de la dynamique du pouvoir.
  • Faire preuve de leadership en matière d’action pour le climat (Phase 3) en « Intégration » en réalisant une analyse de leur portefeuille actuel et futur sous l’angle climatique, puis passer à un autre pilier dans une autre phase.

Les signataires peuvent prendre plusieurs mesures parallèles par rapport à divers piliers, dans leurs programmes, opérations et investissements. À l’opposé, ils peuvent aussi choisir de commencer par une seule mesure, en fonction de leurs priorités et capacités.

La suite

Cette transformation est particulièrement importante au Canada où les discussions autour des fonds dirigés par les donateurs prennent beaucoup de place. Une trame narrative efficace devient alors indispensable pour tenir des conversations complexes et aider les donateurs à comprendre la nécessité de prendre des mesures climatiques immédiates et décisives. En insistant sur l’urgence et sur l’importance de la question, les leaders philanthropiques peuvent stimuler l’engagement dans le secteur pour faciliter la cohérence des actions et favoriser un changement systémique.

Pour réussir cette démarche tournée vers l’avenir, le secteur philanthropique doit non seulement se montrer résilient et innovant, mais aussi miser sur une véritable collaboration. Celle-ci représente un élément phare de l’engagement et de la communauté mondiale auquel il fait appel. Le secteur doit rompre avec les méthodes traditionnelles et faire preuve d’audace dans l’adoption de nouvelles façons de réfléchir et de faire.

Le partage de connaissances, une transparence accrue et le travail en réseau favoriseront un virage vers des solutions climatiques systémiques.

Forum économique mondial, traduction libre

Les récits de transformation que nous livrons, les dialogues que nous entretenons et l’apprentissage continu que nous préconisons dans la communauté philanthropique comptent pour beaucoup. Ces efforts nous mèneront vers un avenir dans lequel l’ensemble de la philanthropie fera du climat une réelle priorité. 

En fin de compte, la question centrale n’est pas ce que nous pouvons faire pour la philanthropie climatique, mais comment nous pouvons faire en sorte que l’ensemble de la philanthropie reconnaît la réalité du dérèglement climatique et propose des réponses.