Cet article a été écrit par Kat Cadungog, lauréate FCC 2025 de la bourse en narration transformationnelle, en collaboration avec le Mouvement jeunesse des 4R et Social Innovation Canada.

Dix ans après la création de la Commission de vérité et réconciliation et de la Déclaration d’action de la communauté philanthropique, il est maintenant temps que le secteur philanthropique montre comment il a répondu (ou pas) à l’appel pour soutenir les Autochtones et les organismes à leur service. La signature de la déclaration était-elle seulement un geste, ou un véritable tournant décisif vers le changement? Cette question soulève une confrontation douloureuse à l’échelle du secteur : il faut en faire davantage pour la vérité et la réconciliation; ce ne doit pas seulement être le travail des Autochtones.

Dans ce parcours de décolonisation, il est crucial de reconnaître que le secteur philanthropique a historiquement bénéficié (et continue de bénéficier) des terres non cédées. 

Il est important de restituer ces terres, puisque cela permet de transformer les systèmes qui façonnent les interactions des communautés autochtones et non autochtones avec ces terres. La restitution a une incidence directe puisque la plupart de la richesse du secteur provient des terres et du capital qui ont été pris aux peuples autochtones. 
L’initiative de l’île de Wasan, initié par le Mouvement jeunesse des 4R, Winnipeg Boldness et Social Innovation (SI) Canada, est l’occasion parfaite de confronter le secteur philanthropique au mouvement de restitution des terres.

Découvrir Wasanay Mnising

Wasanay Mnising (colonisée sous le nom de l’île de Wasan) sert depuis plusieurs années de lieu de rassemblement pour les leaders sociaux, qui viennent en retraite pour traiter des enjeux pressants. Mais son histoire va encore plus loin. Pendant des générations, la région entourant Wasanay Mnising servait de corridor économique, de lieu cérémoniel et de lien entre les communautés autochtones. Nikeeta Tabobondung, membre de la Première Nation Wasauksing, et agente de liaison pour l’initiative de restitution de l’île de Wasan, décrit l’île comme un lieu de lumière, de jeûne et de renaissance. Elle indique que Wasanay Mnising se traduit grossièrement en « Île de pêche et de torche », mettant en valeur ses récifs uniques peu profonds destinés à la pêche au harpon et sa luminosité. 

« Avec sa luminosité particulière, l’île de Wasan est un endroit qui interpelle. C’est un lieu de cérémonie, mais aussi un lieu où les gens se rendaient pour passer à l’étape suivante de leur vie, un lieu de jeûne, où l’on peut se défaire de vieilles conceptions et perceptions, renaître et se redécouvrir, pour émerger avec de nouvelles perspectives et visions, et un sentiment de soi renouvelé. »

Description de la photo : Une personne debout à côté d’un canoë, avec le lac Muskoka en arrière-plan (source : Nikeeta Tabobondung)

Pourtant, de nombreuses Premières Nations (notamment, Wasauksing, Moose Deer, Rama, Beausoleil et Wahta Mohawks), qui ont parcouru ces eaux pendant des générations à bord de canoës en écorce de bouleau, et qui s’arrêtaient à Wasanay Mnising lorsqu’elles traversaient le lac Muskoka, sont maintenant rarement aperçues. 

Aujourd’hui, la région de Muskoka est connue comme « la région des chalets », avec ses kilomètres de rivage surnommés « la côte des milliardaires ». Les peuples mêmes qui organisaient autrefois des cérémonies sur ces terres font aujourd’hui partie des plus exclus des lieux de retraite et de refuge tels que Wasanay Mnising. Cette exclusion n’est ni accidentelle ni naturelle, mais résulte d’un projet colonial délibéré visant à chasser violemment les peuples autochtones de leurs terres natales, tant sur le plan physique que culturel. L’absence de ces peuples fut toujours intentionnelle. La difficulté persistante pour les peuples autochtones à retourner sur leurs terres prouve que cette répression n’est pas seulement de l’histoire ancienne.Le travail d’apprentissage linguistique, de guérison et de reconnexion à des terres dont on a été chassé peut sembler insurmontable. Karen Joyner-Blom, directrice des communications et de la mobilisation communautaire de la Fondation communautaire Eenou-Eeyou, fait le lien entre cette situation et le retrait des jeunes. Les jeunes autochtones bénéficieraient d’endroits où ils savent qu’ils ont un sentiment d’appartenance, et où ils peuvent approfondir leurs connaissances des terres, retrouver leur identité et se sentir portés par ces terres. Cependant, ces lieux sont toujours largement inaccessibles.

Andrea Nemtin, une alliée travaillant pour Social Innovation Canada, ressent un malaise depuis quelques années en tant que visiteuse sur l’île. Ce sentiment était partagé parmi ses pairs (souvent non autochtones) ayant un accès privilégié à Wasanay Mnising. « Nous commencions à nous sentir mal à l’aise – l’accès devenait un enjeu. Nous savions tous que Wasan était une infrastructure importante dans notre secteur, mais un malaise grandissant régnait autour de l’accès et de l’inclusion. » Retourner sur ces terres coûte extrêmement cher, et les communautés autochtones sont contraintes de rivaliser avec les prix élevés pratiqués dans les centres de villégiature, les chalets et les camps des régions de Muskoka et des Blue Mountains. En conséquence, le bien-être, le repos et la reconnexion sont considérés comme des luxes alors qu’en réalité, ils sont vitaux.

Espoir et vision pour Wasanay Mnising

Lorsque Wasanay Mnising a été mise en vente en 2025, des leaders autochtones, dont Diane Roussin, Jess Bolduc et Nikeeta Tabobondung, se sont réunis pour imaginer son avenir, avec le soutien d’Andrea Nemtin et d’un cercle d’alliés philanthropes. Cet effort collectif a ouvert la voie à la restauration des liens des Autochtones avec leurs terres et leur culture et à de nouveaux partenariats avec les communautés non autochtones.

Description de la photo : Des personnes autochtones et non autochtones réunies en cercle autour de divers objets posés sur une nappe (source : Nikeeta Tabobondung)

« Ce projet repose sur l’espoir que cette restitution des terres ne se limite pas au retour d’une seule communauté, mais bien de chacune de ses nations. Nous visons leur reconnexion avec une petite partie de leurs terres ancestrales. »

Nikeeta Tabobondung

Au cours des derniers mois, l’équipe a travaillé avec Bruce Lawson (The Counselling Foundation of Canada) pour organiser une campagne de financement afin que Wasanay Mnising soit gérée et utilisée par les Autochtones. Cette approche a mis l’accent sur le leadership autochtone. Les partenaires ont insisté sur le fait de ne pas vouloir agir en « héros ». Ils veulent privilégier une approche réfléchie et collaborative à chaque étape, plutôt que des résultats rapides à tout prix.

Bien que Wasanay Mnising en soit le noyau, le projet sert également de modèle : il s’agit d’un exemple concret de réconciliation qui élargit la responsabilité des philanthropes aux mesures réparatrices, et contribue au mouvement plus large de restitution des terres. Mais les défis sont considérables. Au-delà de l’achat des terres, il faut prévoir les rénovations, les fonds courants et la capacité administrative.

L’histoire de Wasanay Mnising, d’une perspective autochtone

Il existe un obstacle plus discret : la résistance de ceux qui craignent le retour des Autochtones à Wasanay Mnising. Les propriétaires de la région de Muskoka arborent un fort élitisme, et leur hostilité est parfois très intense. En réponse, l’équipe choisit de dire la vérité et de tisser des liens avec le voisinage, en rappelant aux gens que les peuples autochtones sont toujours là et qu’ils ont aussi le droit de se rassembler sur les territoires de Mnidoo Gamii et Musko’Ki (colonisés sous les noms de baie Georgienne et Muskoka).

Description de la photo : Des tantes et des aînés autochtones réunis à Wasanay Mnising avec des tambours (source : Jess Bolduc)

Il est important de souligner l’initiative prise par les peuples autochtones de raconter leur propre histoire, et celle de Wasanay Mnising, dans leurs propres mots. Après des générations à laisser les autres, qui ne comprennent pas l’importance même de ces terres, parler en leur nom, le tournage d’un documentaire est prévu. Ce documentaire sera centré sur l’histoire de l’île telle que racontée par les Anishinaabek et d’autres nations ayant des liens ancestraux et postcoloniaux avec cette région. Le documentaire sera filmé et réalisé par Rebeka Tabobondung, sous la direction du MUSKRAT Media Collective, et vise à exposer les avantages de la restitution des terres aux communautés autochtones. Il sera aussi remis aux archives communautaires comme héritage historique et culturel, et il permettra de soutenir la mobilisation communautaire et la collecte de fonds.

Appel à l’action

Avec Wasanay Mnising, nous avons l’occasion de montrer que restituter des terres permet de faire entendre les voix autochtones et leur vision. Les partenaires philanthropiques sont invités à se joindre au mouvement en contribuant à la campagne de financement, en s’informant sur la restitution des terres et en aidant à assurer la pérennité de cet héritage vivant. Une première étape claire dans votre parcours vers la décolonisation consiste à soutenir les appels à l’action énoncés dans la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones (DNUDPA). Jess Bolduc partage l’idée que fixer les objectifs selon la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones aide les organismes philanthropiques à mieux comprendre les approches fondées sur les droits comme cadre pratique pour faire avancer la réconciliation. La prochaine étape en tant qu’allié philanthropique serait de signer et/ou de renouveler votre engagement envers la Déclaration d’action de la communauté philanthropique. 

Les leaders communautaires et les membres autochtones de la région, épaulés par un réseau croissant de collaborateurs, ouvrent la voie et travaillent d’arrache-pied pour que les Autochtones puissent reprendre possession de Wasanay Mnising. Chaque mouvement a un tournant décisif. Pour la réconciliation, ce tournant pourrait être la restitution de l’île de Wasan.

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